L'ORGUEIL D'AUTEUIL

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Croyez-vous encore que la Ferrari rouge sang à l’échappement déchirant vous assure les suffrages de vos petites amies ? Un tour dans le quartier et la Bentleymania qui fait rage remet les idées ( et les portefeuilles) en place ...                              

DECORS
La crise. Non. Le plaisir est ailleurs. Ici nous vivons chez Guimard, Le Corbusier, Mallet Stevens... Les stations de métro sont des œuvres d’art à numériser ou crayonner que nos villageois côtoient tous les jours. Habiter dans des œuvres d’art, tout un art...
Les Francs-tireurs de l'Affiche rouge : Eglise d’Auteuil - 15 Juin 1943

"Les actions qui nous étaient demandées par le commandement militaire devaient toujours, si possible, frapper les officiers de préférence aux simples soldats, pour tenter de désorganiser et de démoraliser l'armée allemande tout en évitant des pertes en vies humaines...

Dans ce cadre nous avions instruction d'attaquer deux autocars qui transportaient chaque jour des officiers subalternes de la Kriegsmarine depuis le bassin école d’Auteuil jusqu'au ministère de la Marine, place de la Concorde. Le premier autocar passait rue Mirabeau à 17 h 45, le deuxième à 18 heures.

Trois francs-tireurs avaient été désignés pour cette opération : Rayman, responsable du groupe, Ernest, le jeune autrichien qui a opéré à Villeneuve-Saint-Georges, et moi-même comme défense.

Nous avions évalué que l'attaque ne pouvait réussir que si elle intervenait quand le car était en marche. : ainsi, entre le moment où la grenade serait lancée et celui où elle exploserait, le car poursuivrait sa course sur cinquante ou cent mètres ; dans le même temps, le lanceur de grenade s'éloignerait à toute allure dans la direction opposée.

Il fallait cependant que la vitesse du car ne soit pas trop élevée, c'est pourquoi nous avions choisi d'opérer près de l'église d’Auteuil, là où le véhicule devait ralentir au croisement des rues Wilhem et Mirabeau.

Nous savons que la surveillance allemande a été renforcée car ces mêmes véhicules ont déjà essuyé un attentat à la grenade de la part des Francs-tireurs. Toutes les fenêtres sont grillagées, deux sentinelles armées de mitraillettes se tiennent debout à l'extérieur, une de chaque côté, sur le marchepied. Comment s'y prendre ? La seule possibilité, c'est l'attaque éclair, par surprise.

Jeudi 15 juin : trois promeneurs, séparément, flânent dans ces rues tranquilles. Complet bleu marine, élégance discrète ; aucun ne détonne dans ce quartier chic. C'est une performance de se procurer, en pleine pénurie, des vêtements de cette classe. Et la chemise blanche impeccable ! Et la cravate !.

Quelques minutes avant 18 heures, chaque promeneur a gagné son poste..

L'autocar s'approche. D'un bond, Ernest saute sur le marchepied de droite. Du bras gauche, il immobilise le marin-sentinelle (il doit faire très vite, sa grenade est déjà dégoupillée). Dans un geste d'une précision calculée, la grenade toujours en main, il percute le pare-brise qui éclate, et lance le projectile à l'intérieur du véhicule. Il saute maintenant sur le trottoir, entraînant la sentinelle dans sa chute.

Vite il se relève, traverse la rue Mirabeau en courant vers moi. J'attends sur le trottoir dans face, côté église d’Auteuil revolver en poche. À plat ventre sur le trottoir opposé, la sentinelle envoie une rafale de mitraillette. Elle atteint Ernest, le blesse au pied.

À peu près en même temps, l'explosion retentit dans le car qui va s'écraser contre un platane.

Ernest blessé, boitant, se dirige vers l'église d’Auteuil. La sentinelle se relève. Non elle ne le poursuivra pas ; à l'angle de la rue Mirabeau et de la rue Wilhem, elle se trouve face à moi, à moins de trois mètres ; je ne lui laisse pas le temps de tirer une deuxième fois sur Ernest ; trois coups de revolver ; elle s'effondre sur le trottoir.

C'est alors que la seconde sentinelle s'aventure vers nous, à l'angle de la rue Corot. Elle non plus n'aura pas le temps de tirer. Elle tombera, près d'une blanchisserie, sous les deux coups de mon revolver.


Les blessures d'Ernest le font cruellement souffrir. Il n'en poursuit pas moins courageusement sa retraite, comme prévu, en contournant l'église d’Auteuil. Il n'en peut plus. Il est à genoux sur le trottoir. Je l'aide à se relever.

Et voila que surgissent, intrigués par l'explosion, les coups de feu... et notre attitude, deux agents de police. Ils veulent nous interpeller. Je sors à nouveau mon revolver et les somme très sévèrement de pénétrer derrière une porte cochère, au 3, rue Leconte de Lisle, que je referme aussitôt derrière eux. J'entends encore le bruit sec de la porte claquant comme j'ai présente l'image des agents avec leur cape, semblables à de sinistres oiseaux..

Pendant que je suis occupé avec les flics, Rayman doit maintenant soulever le blessé. Trop tard, Ernest ne peut pus marcher. Pour ne pas tomber entre les mains des nazis, il se tire une balle dans la tête. Rayman me rejoindra ; la gorge serrée, il me dit "c'est fini". Aucune parole ne peut sortir de nos bouches.

Nous sommes à la sixième ou la septième minute après l'explosion. les sirènes rugissent, le quartier va être quadrillé d'un instant à l'autre par les forces de répression. Il nous faut fuir.

Nous descendons les marches du métro à la station Église-d’Auteuil au moment où un officier allemand les remonte. Il ignore ce qui vient de se passer et ne soupçonne pas ces deux hommes apparemment inoffensifs. Rayman me souffle : "On l'abat ?" - "Non ; le quartier est cerné, si on fait un attentat ici, on sera forcément pris dans les couloirs du métro."

Nous nous engouffrons dans la première rame et allons jusqu'au Châtelet. Lucienne nous attend sur un banc de la station. L'air indifférent malgré notre détresse, nous nous asseyons à côté d'elle, comme n'importe quel voyageur. Discrètement nous glissons dans son filet à provisions nos revolvers emballés dans un morceau de journal. Elle disparaît aussitôt dans la foule...

Avec tristesse nous nous quittons, Rayman et moi, encore bouleversés par le geste d'Ernest. C'était un garçon d'une grande douceur, il parlait avec enthousiasme de Paris, de la nature, de la montagne, des enfants...

Il a donné sa vie par amour de la vie."

 « Les francs tireurs de l’affiche rouge » A. Tchakarian, Messidor, 1986

Sur la façade d'un immeuble, à l'emplacement de l'explosion de la grenade lancée par Ernst Blukoff, une plaque de marbre honore sa mémoire.

 

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